La maison hantée - nouvelle (6/15)

Pour fêter la saison sombre, chaque semaine, nous vous proposons un nouvel épisode de la nouvelle "La maison hantée" par Nico du dème de Naxos.

Si vous êtes friand d'histoires horrifiques, vous pouvez également lire sur ce blog la nouvelle d'Iris "Une raison d'agir", parue dans le recueil Hantises ou découvrir les suppléments des Ombres d'Esteren explorant les thèmes du fantastique, dans fantômes et des phénomènes étranges : le Manuel de la Lune noire et Occultisme.

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Partie 6


Sur cette interrogation sans réponse, je pénétrai dans la pièce à la suite de Neanda, suivi de près par mon assistante. Je sentais Lelyandra fébrile, tentant de se contrôler pour ne pas courir en hurlant loin de la bâtisse hantée. La chambre était tout aussi vide d’une présence humaine que les autres. Néanmoins, le lit à baldaquin attira mon attention. Plus petit que ceux que j’avais aperçus dans les chambres que nous venions d’inspecter, il présentait la particularité d’être impeccable. Aucune poussière ne salissait les draps, pas plus que le traversin sur lequel trois demoiselles de porcelaine reposaient leurs têtes.

Les trois poupées avaient les yeux grands ouverts, de beaux yeux peints au-dessus de sourires inexpressifs. Elles paraissaient allongées là pour l’éternité, seules dans cet immense manoir, proies de spectres odieux. Jadis, elles avaient sans doute été les compagnes de jeu de la petite Edra, mais cela faisait des années qu’elles n’avaient plus entendu ses rires et ses pleurs. Toutes trois étaient cependant dans un état de propreté parfait, comme si on avait continué de prendre soin d’elles depuis le départ des Mac Grym.

Que pouvaient signifier ce lit fait et ces trois poupées si bien conservées ? Et pourquoi la porte ouvrant sur cette chambre était justement la seule à avoir été bloquée ? J’inspectai avec Neanda le reste de la pièce, tandis que Lelyandra demeurait les bras croisés, le regard attiré par les trois demoiselles couchées sur le lit. Mais nous ne trouvâmes que des meubles branlant, suintant d’humidité, rongés par les insectes et le temps. Un tas gisait dans le tiroir supérieur de la commode, amas de tissu informe gonflé d’eau d’où émanait une odeur ignoble. Sans doute un vêtement abandonné en train de pourrir sur place.

Soudain, je me figeai. Une lame de parquet, quelque part dans le corridor, venait de grincer. Simple jeu des matériaux en souffrance ou bien signe d’une présence ? Je sortis prudemment à l’extérieur de la chambre. Le couloir était tout aussi vide qu’avant, du moins dans la zone éclairée par l’artefact magientiste. Je tendis l’oreille, mais le bruit ne se reproduisit pas.

Au moment où je m’apprêtai à regagner l’intérieur de la chambre, un cri perçant déchira le calme sépulcral du manoir. Je me ruai dans la pièce et vis Lelyandra arc-boutée contre la cloison opposée à celle contre laquelle s’appuyait la tête du lit. Une expression de terreur absolue se lisait dans ses yeux révulsés et ses lèvres qui se serraient convulsivement sur une horrible grimace. Prise de panique, on aurait dit qu’elle avait envie de disparaître au sein de la cloison, de se fondre dans les nœuds du bois pour se soustraire à un danger absolu. Neanda se tenait face à elle et tentait de lui faire regagner ses esprits. Mon assistante secouait la tête en tous sens telle une folle, refusant d’écouter.

Mes yeux firent rapidement le tour de la chambre, mais tout était absolument semblable à ce que j’avais pu constater lors de ma précédente inspection. Je sondai la pièce et sentis aussitôt la peur vicieuse qui avait pris possession du cœur de Lelyandra rôder alentour. Mais toujours aucune énergie psychique à l’œuvre. Quelque chose m’échappait, c’était certain.

Je parai au plus pressé en m’approchant de Lelyandra. Neanda fit un pas de côté pour me laisser face à la jeune femme et, la fixant dans ses yeux aveuglés par l’effroi, je me mis à réciter une vieille comptine. C’était ainsi que j’avais appris à calmer les angoisses en les confrontant à l’expression la plus basique de la réalité. Des chiffres et des noms qui s’enchaînaient jusqu’à cent dans une suite sans queue ni tête.

« Une chouette, deux hiboux, trois boernacs, quatre loups s’en vont dans les montagnes,

Cinq rats, six cochons, sept caernides, huit lapins fuient dans la forêt,

Neuf chouettes, dix hiboux, onze boernacs, douze loups au clair de lune,

Treize rats, quatorze cochons, quinze caernides, seize lapins dans les ombres du soir… »


Ainsi de suite jusqu’à cent-vingt lapins et de nouveau la chouette solitaire. Il en fallut encore pour que Lelyandra consente à se calmer. Je sentis sa terreur refluer peu à peu vers les recoins obscurs d’où elle était venue. Un grand frisson secoua mon assistante et elle se jeta dans mes bras. Je la serrai contre moi une longue minute, tentant de l’apaiser complètement. Puis elle glissa doucement hors de mon étreinte et je la regardai. Pâle, les yeux alourdis de cernes, elle se tenait devant moi, les lèvres closes, le regard fuyant.

Bien qu’elle eût recouvré ses sens, je la sentais inquiète, à l’affût d’une menace pour le moment indécelable.

« Lelyandra que s’est-il passé ? », l’interrogeai-je en essayant de me montrer le moins insistant possible. « Tu n’es pas obligée de répondre », ajoutai-je maladroitement.

La jeune femme me regarda sans mot dire. Les pensées se bousculaient sous son crâne. Elle tournait et retournait ses phrases, comme si elle craignait d’entendre sa voix résonner.

« C’est une femme.

- Celle qui t’a effrayée ?

- Je l’ai vue. Elle n’est pas dans cette pièce. Elle est seule dans le noir. Mais son visage est éclairé. C’est comme ça que je l’ai vue. Mais il y a une présence dans les ombres. Elle se cache et guette. Je l’ai vue aussi. Maintenant. Et je l’ai vue avant. J’ai entendu le raclement du métal sur la pierre, j’ai vu la traînée de sang qu’elle laissait sur le sol. Son visage est horrible. Son sourire est hideux. J’ai vu ses yeux : ils sont pleins de mort, rien n’existe en eux que le mal. »

Le souffle de Lelyandra s’accélérait tandis qu’elle enchaînait les mots toujours plus rapidement. La terreur s’extirpait sournoisement de sa cachette pour reprendre possession de mon assistante. Je devais intervenir, casser le cycle.

Je posai ma main sur le front de Lelyandra et lui transmis la plus chaleureuse des pensées. Nous étions loin d’ici. Nous marchions au sommet d’une falaise, au milieu d’une herbe verte qui frissonnait au vent, la respiration de la mer agitée constellée des reflets solaires. Je la tenais par la main et nous avancions vers une vieille construction, dont les pierres nous murmuraient des paroles apaisantes. Solides, elles défiaient les ans et les décades, les unes aux autres soudées elles exprimaient la force tranquille d’un être géant assoupi. Nous souriions tous deux et nous glissions insensiblement vers le porche serein de la bâtisse qui nous regardait depuis ses joyeux faciès sculptés. Nous pénétrâmes à l’intérieur, sous les hautes voûtes marbrées d’ombre et la lumière colorée des vitraux. En face de nous se tenait, les bras tendus en signe de bienvenue et d’acceptation, un vieil homme de pierre, dont les yeux peints à la ressemblance de véritables globes oculaires émettaient encore des éclats facétieux. Nous entrâmes dans son aura bienfaisante et toutes les peines, toutes les douleurs un jour vécues, se dissipèrent instantanément.

Lelyandra se tenait droite face à moi. Son visage s’était détendu. Elle me regardait et je vis l’intensité de son regard changer.

« Maître, j’ai compris la leçon. Je ne suis pas assez forte pour supporter la cruauté de ce lieu. Je vais quitter le manoir et vous attendre sagement à l’auberge. Si je reste plus longtemps, je ne vais contribuer qu’à vous freiner et à épuiser votre énergie mentale. Raccompagnez-moi à la sortie, c’est tout ce que je vous demande. »

Une goutte de sueur glacée perla sur ma tempe. J’avais laissé la grosse clef dans la serrure et je craignais que Nolan ne nous ait enfermés au sein de sa demeure familiale. Cependant, je ne voulus pas alarmer Lelyandra avant d’avoir vérifié ma crainte.

Nous sortîmes de la chambre aux poupées, probablement celle que devait occuper autrefois la petite Edra. La lumière de mon artefact faisait danser de grandes formes noires sur les parois miteuses, telles de grandes ailes battant l’air sans faire le moindre bruit. Il régnait un froid quasiment surnaturel et je me surpris à grelotter en parvenant au pied de la lourde porte. Lorsque j’approchais mes mains du battant massif, ce fut comme si je posais mes doigts sur une plaque d’eau gelée et je ressentis la même brûlure glacée. Je fis effort sur moi pour poursuivre mon mouvement et appuyai aussi fort que je pus contre la porte. Celle-ci ne bougea pas d’un pouce. Neanda vint à mon aide, poussant de toutes ses forces, rapidement imitée par Lelyandra.

Nos forces conjointes ne provoquèrent pas le moindre grincement du vantail. Nolan avait tourné la clef dans la serrure, nous condamnant à vaincre les sinistres voix qui avaient pris possession des lieux et dans le cas contraire à la mort. Ce fut seulement à ce moment-là que je pris pleinement conscience de ce dans quoi j’avais entraîné mon assistante et Neanda. Si cette dernière me paraissait de taille à affronter les puissances obscures du manoir, il en allait autrement pour Lelyandra. Jamais je n’aurais dû accepter qu’elle m’accompagne. S’il lui arrivait la moindre chose, pire même, si cette bâtisse devenait son tombeau, je ne pourrais jamais réussir à me le pardonner.

Mais le tour de mes pensées était sans doute faussé. Il existait certainement une autre sortie, que ce soit sur l’arrière du manoir ou bien au niveau des ailes. Aucune bâtisse ne comportait qu’une seule entrée et sortie. Mon angoisse était ridicule. Ou bien influencée par les esprits. Je devrais me méfier de tout, à commencer de moi-même. S’ils étaient aussi forts que ce que Neanda m’avait laissé entendre, les esprits auraient la force nécessaire pour dévier le cours de nos réflexions et nous inciter à penser ce qu’ils voulaient qu’on pense ; pour implanter leurs propres idées en lieu et place des nôtres.

« Venez, il y a forcément une autre sortie. Nous allons la chercher et nous allons la trouver », dis-je d’une voix forte.

Lelyandra accusait le choc et elle se contenta de hocher la tête en signe d’assentiment, les mots coincés dans la gorge.

« Oui, il doit exister au moins une porte, mais plus vraisemblablement plusieurs, donnant sur le parc. Une fois à l’extérieur, nous devrions pouvoir facilement franchir les murs qui l’enclosent. Depuis tout le temps que le manoir est abandonné, ils ont dû commencer à s’effriter. »


Moon_clouds par Prateek Karandikar_Wikimedia Commons

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Dearg : évolutions et info sur les précommandes

La campagne Kickstarter pour la version US de la première partie de Dearg s’est terminée sur notre plus belle réussite depuis notre premier financement participatif en 2012 : quelle aventure ! Si vous avez loupé les dernières informations à propos de la traduction de Dearg, suivez ce lien.

Cette campagne Kickstarter a plusieurs répercussions pour la version originale en français que nos souscripteurs Ulule vont recevoir. Pour connaître tous les détails, consultez cette mise à jour sur la page Ulule du projet.

SOUSCRIRE A LA VF DE DEARG
Plusieurs personnes ont exprimé le souhait de devenir souscripteur de Dearg. Nous envisageons une période de précommande juste avant les livraisons mais soyons clairs : les prix seront très différents de ceux dont les souscripteurs ont pu bénéficier en 2013. Le tarif final de Dearg reflétera les nombreuses améliorations et bonus débloqués au fil des campagnes de souscriptions. Il y aura une exception cependant : nous avons réalisé une quinzaine de remboursements de contreparties COLLECTIONNEUR DE FARL à 99€ incluant l'édition limitée (les deux volumes de Dearg + tous les bonus) : nous les remettrons en vente au même prix.

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Esteren Tour : Dragonmeet à Londres

La tournée continue à Londres pour la dernière date de l'année. Depuis 2010 et la première date au Monde du jeu pour la sortie du livre de base, la tournée cumule plus de 170 dates de convention. En 2017, la tournée va se poursuivre et devrait entrer dans une nouvelle phase. Rendez-vous en janvier pour les premières annonces :)

La maison hantée - nouvelle (5/15)

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Partie 5


La lumière tenue par Lelyandra n’éclairait qu’à peine plus que les feux ténus d’une luciole. Le grand hall se gardait de nous, drapé dans sa hautaine chape de ténèbres. Un froid quasiment surnaturel régnait dans la bâtisse, qui suintait d’une malignité presque perceptible. Je n’avais pas ouvert mes perceptions de médium, me contentant de sonder mon environnement à l’aide de mes cinq sens. Mais un sentiment diffus d’hostilité sourdait depuis les pierres imprégnées d’humidité.

J’avais l’impression de côtoyer un vieillard cacochyme, un être usé par l’âge rongé par une lente agonie, mais perclus de vices et de rancunes. Une forte odeur de poussière m’irritait les narines et la gorge et je toussai à plusieurs reprises. Lelyandra et Neanda se tenaient à mes côtés, progressant avec prudence, chacun de nos pas résonnant faiblement sous la haute voûte perdue dans l’obscurité épaisse.

Nous parvînmes enfin au pied d’un large escalier à double révolution qui s’enroulait vers un premier étage, invisible de là où nous nous tenions. Nous nous arrêtâmes pour scruter les volées de marches qui disparaissaient peu à peu dans le noir. Aussitôt, un profond silence s’imposa à nous, avalant jusqu’au souffle de nos respirations. J’eus l’éphémère sensation que nous étions les trois derniers êtres vivants sur Tri-Kazel avant que la voix de Lelyandra me ramène à l’instant présent.

« Maître, vous ne trouvez pas que ma lampe éclaire vraiment faiblement. Normalement, son halo balaie une zone bien plus large. C’est comme si les ténèbres en rongeaient les bords.

- Vous avez parfaitement raison, dit Neanda. Je m’étais d’ailleurs fait la même réflexion lors de ma précédente venue ici.

- C’est un phénomène connu, dis-je. Il n’y a rien là d’inquiétant. Les vieilles bâtisses sont jalouses de leur intimité. Elles n’aiment pas se dévoiler aux regards des étrangers.

- Je ne l’avais jamais constaté avant, s’étonna Lelyandra.

- Les lieux hantés manifestent avec beaucoup de variété leurs différences. Mais il m’est arrivé à plusieurs reprises d’être témoin de tels phénomènes au cours de mes recherches.

- Si seulement cette petite bizarrerie pouvait être la seule différence du manoir, soupira Neanda.

- Je me doute bien qu’il ne s’agit que d’un avant-goût de ce qui nous attend, dis-je d’une voix que je voulus rassurante. Allons, si cette lumière ne suffit pas, vérifions si ce précieux artefact magientiste pourra nous aider à y voir plus clair. »

J’ouvris alors ma mallette en vieux cuir de boernac et en sortis un curieux assemblage de tiges et cercles métalliques entrelacés. Je tournai à plusieurs reprises la clé située sous l’artefact. Ce dernier se mit en mouvement, d’abord lentement, puis de plus en plus vite. Une lueur infime naquit au cœur du dispositif pour croître progressivement en intensité. Au bout d’environ une minute, elle devint aussi lumineuse qu’un puissant brasier, fragile sphère qui palpitait au centre de sa cage d’acier.

Grâce à son énergie, nous allions disposer d’un éclairage aussi puissant qu’onéreux, consommant une cartouche de Flux minéral par heure de fonctionnement. Or il ne m’en restait que trois, n’ayant pas eu l’occasion de faire affaire avec un magientiste depuis plusieurs mois. J’espérais secrètement que nous ne resterions pas plus de trois heures dans ce lieu sinistre, mais j’étais déterminé à tout tenter pour retrouver ma sœur avant de regagner la sanité du monde extérieur.

Sous l’éclairage vigoureux de mon artefact, les marches me parurent les os grisâtres d’une colonne vertébrale tordue. Loin au-dessus de nous, une balustrade plongée dans la pénombre protégeait les galeries qui longeaient le hall. Nous gravîmes côte à côte les marches qui s’enroulaient sur la droite et retrouvâmes l’autre volée au niveau d’un premier palier rectangulaire large d’environ cinq mètres. De là, nous empruntâmes une nouvelle série de marches, rectilignes, qui s’élançait vers l’extrémité d’un couloir. Si les chroniques d’Aedan le barde disaient vrai, il desservait les chambres..

Un tapis rouge miteux, déchiré et troué en de nombreux endroits, couvert de taches brunâtres, tenait encore à peu près droit, fixé au plancher par des tiges de cuivre rongées de vert-de-gris. Le sol grinça légèrement sous nos pas lorsque nous nous engageâmes dans le long corridor qui nous faisait face. Des miroirs piqués de rouille, des tableaux à la peinture écaillée, des tapisseries effilochées, étaient suspendus sur ses parois tendues de pourpre. Des vases craquelés et des statues ébréchées perchés sur des piédestaux disposés de part et d’autre du tapis parachevaient l’image de total abandon dans lequel étaient plongés les lieux.

Les portes qui menaient aux chambres ou à d’autres pièces étaient toutes closes. Toute vie semblait avoir quitté le manoir des Mac Grym. Il émanait une immense tristesse de ce couloir désert, peuplé d’objets malmenés par le temps et les jeux de forces hostiles qui se dissimulaient à l’abri des regards. À un moment, il me sembla entendre un petit bruit, mais je n’étais pas certain que ce fut autre chose que le fruit de mon imagination stimulée par l’atmosphère sinistre de la bâtisse. Cela m’évoqua comme un rire très aigu, et je frissonnai silencieusement. Lelyandra et Neanda ne paraissaient rien avoir entendu et cela me conforta dans l’idée que ce rire n’était qu’une illusion auditive.

Parvenus à l’extrémité du couloir, nous constatâmes qu’il n’y avait pas moyen d’aller plus loin. Une grande fenêtre, close par des planches de bois clouées depuis l’extérieur, offrait au regard des carreaux couverts de poussière et de toiles d’araignées. Un carreau était brisé et laissait s’infiltrer un souffle glacial.

Nous rebroussâmes chemin et ouvrîmes une première porte. Elle donnait sur une grande pièce avec un lit à baldaquin et de nombreux meubles, dont une imposante armoire en noyer. Tout était couvert d’un épais voile de poussière. La pièce était vide. Je ne sentis rien d’anormal mais il était temps de m’ouvrir à un univers dans lequel les émotions humaines retrouvaient la vigueur avec laquelle elles vibraient en nous.

Lelyandra et Neanda comprirent aussitôt ce que je m’apprêtais à faire et hochèrent la tête. Toutes deux garderaient leurs sens clos aux sollicitations du monde spirituel, afin de se prémunir d’une éventuelle attaque et de me protéger si j’en subissais une. Cela faisait bien des années que je développais mes pouvoirs de médium, et je ne serais pas sans défense une fois mes barrières levées. Je serais malgré tout plus sensible aux énergies mentales et émotionnelles qui se mouvaient au sein du manoir.

Un léger frisson me parcourut l’échine au moment où je commençai à abaisser mes barrières mentales. Je le fis très progressivement, craignant une attaque aussi forte que soudaine. Mais rien ne vint. La chambre paraissait aussi vide émotionnellement que physiquement. La pièce ne résonnait pas plus des joies que des peines de ses anciens occupants. Sans doute les derniers vestiges émotionnels s’étaient-ils dissipés depuis des décennies. Seules des émotions d’une force incroyable étaient capables de s’ancrer dans les lieux ou les objets pour perdurer.

J’avertis mon assistante et Neanda qu’il n’y avait rien ici et nous commençâmes à inspecter les différentes chambres qui donnaient sur le palier. Je ne sentais aucune émotion, pas même des relents de tristesse ou les tintements cristallins de rires. Le manoir semblait aussi vide que n’importe quelle demeure abandonnée.

Lorsque je poussai la porte de la dernière chambre, je sentis une résistance. Le battant s’était seulement entrouvert de quelques centimètres. Je tentais de nouveau d’entrer, mais la porte refusa de céder davantage. Sans doute un objet s’était-il coincé sous le bois et m’empêchait d’ouvrir en grand. Je pris une longue et solide tige métallique dans ma mallette, qui me servait pour bien des usages, et entrepris de sonder l’espace entre le bas du battant et le sol. Mon inspection ne révéla aucun obstacle. Je continuai à sonder le mince espace dégagé tout autour de la porte mais, là encore, je ne rencontrai aucune résistance.

C’est donc comme ça, murmurai-je à destination de personne en particulier. Si rien n’entravait le bon pivotement de la porte sur ses gonds, c’était forcément une force psychique qui la gardait close. De nouveau, je décidai de lever progressivement les barrières mentales qui me protégeaient afin de sonder la chambre. Mon esprit tâtonna quelques instants avant de s’enfoncer dans la pièce. Je ne sentis aucune présence. La pièce paraissait aussi déserte que les autres.

Pourtant, il fallait bien que quelque phénomène psychique bloquât la porte puisque rien n’entravait son ouverture. Mais, inexplicablement, je ne détectai aucune force à l’œuvre. Je ne m’expliquais pas cette absence spirituelle. À moins que l’esprit à l’origine du blocage ne soit parvenu, d’une manière quelconque, à dissimuler la manifestation de son pouvoir.

Je ne voyais pas d’autre possibilité.

« Maître, que se passe-t-il, demanda la voix inquiète de Lelyandra.

- Je ne sais pas très bien. La porte est bloquée, mais aucun objet physique ne la retient, et je ne perçois aucune énergie psychique. C’est vraiment très curieux.

- Peut-être réussirai-je mieux avec ça », dit Neanda en brandissant devant elle son hexcelsis.

Je m’écartai de manière à laisser la sorcière accéder à la porte réfractaire. Ses yeux semblaient s’être étrécis et étincelaient comme ceux d’un chat.

« Hors de mon chemin, créature des limbes. Contemple la puissance de l’Unique face à laquelle tu n’es rien. »

Il me sembla de nouveau entendre comme un petit rire, mais si léger que je doutai encore qu’il eut vraiment résonné. Presque au même instant, je vis Neanda qui poussait la porte et pénétrait dans la chambre. Incrédule, je me demandai si la convocation de la divinité était parvenue à contrer la force qui bloquait la porte. La foi possédait-elle réellement une influence en Tri-Kazel ?






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La maison hantée - nouvelle (4/15)

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Partie  4


La demeure me toisait comme si je n’avais été qu’un vulgaire insecte qu’elle n’allait pas tarder à broyer. Une telle morgue, un tel orgueil émanait du manoir des Mac Grym que Lelyandra et moi nous sentîmes mal. Nous n’avions pas encore franchi le seuil de la terrible maison que, déjà, son aura démoniaque nous affectait. Je regardai Lelyandra dans les yeux. Mon assistante, pourtant toujours si sûre d’elle, me rendit un regard chargé d’une lourde angoisse.

« Tu n’es pas obligée de me suivre, tu sais. Il s’agit de ma sœur, pas de la tienne.

- Maître, je ne pourrais pas supporter qu’il vous arrive quelque chose. Je me reprocherais d’avoir manqué de courage, de vous avoir abandonné lâchement. Cette maison a un air vraiment sinistre, mais nous avons connu d’autres lieux tout aussi repoussants et nous les avons vaincus.

- Sans doute. Mais je pressens que ce qui se cache entre ces murs gris est autrement plus redoutable que ce à quoi nous avons été confrontés jusqu’à aujourd’hui. Je ne puis te donner l’assurance que nous serons capables de ressortir.

- Tant pis, je vais prendre le risque. Je préfère être à vos côtés pour vous soutenir lorsque le manoir commencera à déployer ses charmes mortifères.

- Très bien. Je suis heureux de ta décision Lelyandra. Ta présence me sera un réconfort. J’avoue que l’idée de pénétrer seul dans Kaer Skarden ne me tentait guère, mais je m’étais préparé à cette possibilité.

- Allons-y ! »

La voix de Lelyandra n’avait pas tremblé et nous avançâmes vers la volée de marches, larges et épaisses, qui permettait de gagner le seuil de la demeure. Un porche massif, soutenu par quatre colonnes de granite brut, plongeait la haute porte dans la pénombre. Le ciel s’était chargé de nuages grisâtres et il régnait une atmosphère lugubre. Il ne faisait pas vraiment froid, mais d’un geste qui aurait pu paraître préparé, mon assistante et moi resserrâmes au même instant les pans de notre cape autour de nous. Ces lieux donnaient envie de frissonner.

Alors que je m’approchais de la porte énorme, un bruit attira mon attention et je me retournai. Je fus frappé par la beauté étourdissante de la sorcière. La femme complètement négligée que j’avais vue hier avait laissé la place à une créature sublime. L’incroyable vert de ses yeux fut la première chose qui me frappa. Ses longs cheveux roux, propres et soigneusement peignés, cascadaient librement dans son dos, un fin cercle d’argent dégageant son front. Elle était vêtue fort simplement d’une tunique verte serrée à la taille qui soulignait la sveltesse de son corps, et chaussée de hautes bottes souples qui paraissaient neuves. À son cou pendait l’hexcelsis qu’elle avait caressé hier comme la chose au monde la plus précieuse.

Son regard était résolu et elle progressa vers nous d’une démarche pleine de détermination. Avant même qu’elle ne m’en informe, je sus qu’elle avait décidé de défier une nouvelle fois Kaer Skarden.

« Maître, qui est-ce ? »

La sorcière ne me laissa pas le temps de répondre, parlant tout en effectuant les derniers mètres pour venir à notre hauteur.

« Je m’appelle Neanda et je suis une sorcière. »

Lelyandra se tourna vers moi. Elle avait senti instinctivement que nous nous connaissions. J’avais omis, je ne sais pour quelle raison, de lui parler de ma rencontre de la veille avec celle que je ne connaissais auparavant que comme la sorcière.

« Je suis allé voir cette femme hier. Avec l’actuel maître des lieux, elle est la seule personne à être ressortie vivante de la demeure depuis qu’elle est hantée.

- Pourquoi ne m’avoir rien dit ? »

Je haussai les épaules pour signifier que je n’en savais rien. Mais, au fond de moi, je connaissais parfaitement la réponse. J’avais tout simplement eu peur de la jalousie de mon assistante, que je soupçonnais de me porter un peu plus que de l’affection. Notre différence d’âge - presque dix ans - était trop importante pour que j’eus jamais envisagé un lien d’une autre nature que professionnelle entre elle et moi, même si Lelyandra était loin d’être déplaisante à regarder.

« J’avais l’esprit occupé de ton récit », répliquai-je, ce seul mensonge m’étant venu naturellement.

Lelyandra hocha la tête : elle semblait me comprendre.

« Ysvan est venu me trouver hier : il cherchait à en savoir plus sur Kaer Skarden et il se trouve que j’avais quelques informations importantes à lui transmettre. Il s’avère en effet que je suis en contact avec Sorcha depuis des années.

- C’est…

- Oui, c’est incroyable. Neanda est entrée en contact avec Sorcha après avoir pénétré dans le manoir. Depuis, elles se parlent.

- L’esprit de votre sœur est ici, c’est une certitude. Néanmoins, les esprits ne vont pas vous la rendre aimablement. C’est pour eux un jouet infiniment précieux, et il est certain qu’ils redoubleront leurs attaques afin de vous en empêcher.

- Pourquoi êtes-vous venue ? ».

Je connaissais la réponse, mais je souhaitais l’entendre de sa bouche.

« Cela fait trop longtemps que j’attends cette opportunité. Hier, j’ai tenté de vous convaincre de partir au plus vite. Mais, en réalité, je suis soulagée que vous ayez décidé de poursuivre votre objectif. Je suis là pour vous aider à libérer votre sœur. Je prie l’Unique que nous y parvenions. Quant à vaincre les esprits…

- Si nous le pouvons, nous le ferons. Mais le principal reste de sauver ma sœur. Merci d’être venue, cela me touche énormément de la part de quelqu’un qui a déjà souffert et perdu deux personnes.

- Nous n’étions pas vraiment des amis, mais des jeunes gens naïfs qui pensaient que leurs pouvoirs seraient plus forts que ceux des autres. Nous étions imbus de nous-mêmes, trop orgueilleux pour voir les pièges que les esprits nous tendaient. Nous nous sommes jetés dans la gueule du loup avec une insouciance folle. Cela a tué deux d’entre nous et manqué me détruire. J’ai été une jeune femme stupide et j’ai payé ma stupidité au prix fort. Ysvan, je sens en vous une certaine expérience, mais »

Elle s’interrompit brusquement mais Lelyandra répliqua aussitôt.« Insinueriez-vous que je ne suis qu’une écervelée ? » Je sentis de la colère dans la voix de mon assistante, qui avait répliqué avec une férocité inhabituelle.

« Je ne vous juge pas mademoiselle. J’essaie simplement de m’assurer qu’il n’y a pas trop de risque pour vous à pénétrer dans Kaer Skarden.

- Eh bien, répliqua-t-elle vertement, je me sens parfaitement responsable. Ce n’est pas parce que vous avez agi bêtement autrefois que vous devez soupçonner tout le monde d’être comme vous.

- Lelyandra ! Il n’est pas bon de se laisser dominer par ses émotions. Surtout maintenant que nous sommes sur le point d’entrer.

- Je ne voulais pas vous vexer. Juste m’assurer que vous pourrez surmonter ce qui vous attend dans cette horrible vieille bâtisse.

- Je… Excusez-moi… Je comprends. Je suis désolée d’avoir réagi aussi vivement.

- Ce n’est rien. Il faut savoir que dès que nous serons à l’intérieur, les esprits vont jouer avec nos émotions. Nous sommes des sortes d’instruments pour eux. Et ils vont essayer de faire jaillir de nous la pire musique qui soit : celle de la discorde, de l’affrontement, de la haine. Et ils sont habiles dans cet exercice. Il va falloir nous contrôler tout le temps.

- J’ai bien l’impression que ça ne va pas être une partie de plaisir. »

Sur ces mots, j’ouvris la mallette de cuir qui ne me quittait jamais et en tirai la vilaine clef de bronze corrodée que m’avait confiée Nolan Mac Grym l’avant-veille. Je l’introduisis dans la serrure et dus forcer pour la faire tourner. Je fis un peu plus de deux tours et poussai la lourde porte vers l’avant. J’eus du mal à la faire avancer et Lelyandra et Neanda poussèrent chacune de l’épaule contre le battant. Soudain, nous faillîmes basculer par terre alors que la porte s’ouvrait en grand sur les profondeurs obscures de la demeure.

Lelyandra décrocha le brise-tempête attaché à sa ceinture et l’alluma à l’aide d’un briquet. Elle pénétra la première dans les ombres du grand hall, suivie par Neanda. Conformément aux instructions données par le maître des lieux, je me retournai pour refermer la porte derrière nous. Avant que la porte ne soit close, je jetai un dernier regard à l’extérieur : à une vingtaine de mètres du manoir, la silhouette voûtée de Nolan Mac Grym nous fixait sans paraître nous voir. Sans doute était-ce sa manière à lui de nous faire ses adieux.



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Pour aller plus loin...

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Découvrez Hantises, le premier recueil de nouvelles dans l'univers des Ombres d'Esteren.

Bon voyage...

Yldiane : la BD dans l'univers des Ombres d'Esteren



Bonjour à tous,

C'est une étape importante et, à titre personnel, un véritable aboutissement. Après bien des recherches, des réflexions, notre premier projet de bande dessinée dans l'univers des Ombres d'Esteren démarre ! Un grand merci à nos souscripteurs de Dearg qui ont permis de rassembler le financement nécessaire.

Le premier opus sera un épisode court de 16 pages, avec un début et une fin, une sorte de BD reprenant le format des nouvelles littéraires. Nous suivrons les pas d'Yldiane, de retour à Melwan après plusieurs années d'un voyage initiatique dans toute la Péninsule...

Nous avons le grand plaisir de travailler avec Emmanuel Roudier sur ce projet, un scénariste et dessinateur de talent que vous connaissez sans doute pour son travail sur le jeu de rôle Würm. Tout a commencé il y a plusieurs années à l'occasion d'un diner... et aujourd'hui, nous voilà sur ce projet ! Emmanuel va réaliser les dessins et les couleurs ; je serais co-scénariste à ses côtés.

Entrons dans le vif du sujet avec ce step by step de la première planche !





La maison hantée - nouvelle (3/15)

Pour fêter la saison sombre, chaque semaine, nous vous proposons un nouvel épisode de la nouvelle "La maison hantée" par Nico du dème de Naxos.

Si vous êtes friand d'histoires horrifiques, vous pouvez également lire sur ce blog la nouvelle d'Iris "Une raison d'agir", parue dans le recueil Hantises ou découvrir les suppléments des Ombres d'Esteren explorant les thèmes du fantastique, dans fantômes et des phénomènes étranges : le Manuel de la Lune noire et Occultisme.

Retrouvez les autres épisodes de La maison hantée en suivant ce lien.


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Partie 3


En milieu d’après-midi, j’atteignis l’auberge où j’avais parlé avec Nolan Mac Grym la veille au soir. Je ne vis nulle trace de sa présence dans la salle principale de l’établissement. À l’exception de quelques paysans venus boire une bière pour se désaltérer, j’étais le seul client attablé. Je commandai une pinte de cervoise et bus à petites gorgées pour faire passer le temps. Alors qu’un peu de fraîcheur se mettait à annoncer la venue du soir, Lélyandra arriva enfin.

Mon assistante était vêtue d’une grande cape de voyage vert foncé, d’un pantalon de monte en tissu épais renforcé de protections de cuir aux cuisses et aux mollets et d’un chemisier blanc légèrement visible sous les pans flottant de sa cape. Les cheveux en bataille, elle arborait un sourire satisfait et vint à ma rencontre en pressant le pas.

« Maître Ysvan ! J’ai trouvé ce que vous m’avez demandé. Ça n’a pas été simple…

- Allons Lélyandra, asseyez-vous. Prenez le temps de souffler un instant et de boire un verre. Vous me raconterez ensuite les résultats de votre course. »

Mon assistante s’assit ou plutôt se laissa choir lourdement sur le tabouret situé le plus près de moi. Je hélai aussitôt l’aubergiste et lui commandai une bière qu’il vint apporter quelques instants plus tard, visiblement réjoui d’avoir un nouveau client pour le souper et la nuit.

Lélyandra but d’un trait et reprit son récit là où elle l’avait arrêté.

« Cet archiviste était un vieux grincheux. Il m’a grondée gentiment dès que je lui ai transmis votre demande. Il a dû me prendre pour une simple d’esprit, toujours est-il qu’il m’a regardée avec des yeux écarquillés et qu’il a articulé chacun des mots de son sermon avec une lenteur exaspérante. J’ai bien cru que j’allais m’endormir avant la fin. Bref, j’ai bien compris qu’il n’y avait qu’une seule chose susceptible de le faire changer rapidement d’avis. J’ai défait ma cordelette à daols et lui ai tendu un daol de givre. La vue d’un tiers de son salaire mensuel lui a fait recouvrer ses esprits en quelques instants.

Le bonhomme s’est presque excusé en me menant au sous-sol du bâtiment, où les livres qui nous intéressaient étaient rangés. Comme je voyais qu’il lorgnait par-dessus mon épaule pour tenter de voir ce que j’essayais de trouver dans la pile des chroniques des Mac Grym que j’avais entassée sur la table à côté de moi, je lui ai fait comprendre, moyennant un daol d’azur que j’avais besoin d’un peu de tranquillité pour me concentrer. Il me fit une sorte de grimace bizarre et s’éloigna en maugréant qu’il était de son devoir de veiller à ce que les livres ne soient pas endommagés, qu’il risquait un blâme si jamais la moindre page était cornée, et j’en passe... Alors qu’il était clair que ces livres, dont je tapais chaque couverture pour en chasser la poussière, ne devait être consulté, au mieux, qu’une fois par décennie.

Comme l’attitude du bonhomme me déplaisait, je continuais à garder un œil dans le dos tout en parcourant les pages lassantes de ces chroniques rédigées par un barde tout juste médiocre. Néanmoins, j’ai fini, après quelques heures d’un feuilletage insipide, par trouver la mention de l’évènement tragique que nous recherchions. »

Mes yeux venaient de s’éclairer soudainement. Lélyandra arborait un sourire satisfait tandis qu’elle marquait une pause dans son récit. Elle reprit après quelques instants pendant lesquels elle n’avait pas su s’empêcher de rire, contente de son effet.

« Il semble que ce soit la mort d’un enfant qui soit à l’origine de tout. Le fils du baron Mac Grym, Yraël, avait été retrouvé mort au bas du grand escalier qui menait du grand hall au premier étage. Il n’était âgé que de sept ans. Sa mère était bouleversée, sa sœur prostrée et son père dans une colère sombre. Lorsque la tragédie s’est produite, des parents - le frère cadet du baron et son épouse - étaient en visite à Kaer Skarden, ainsi que des amis de la famille, parmi lesquels se trouvait un médecin. Lorsque ce dernier a examiné le corps de l’enfant, il s’est montré formel en prétendant que quelqu’un l’avait délibérément poussé du haut de l’escalier. De plus, il est parvenu à démontrer que le garçon avait été drogué au préalable afin d’émousser ses réflexes.

Les déclarations du médecin ont jeté un trouble immense dans la demeure des Mac Grym. Elior, le baron, s’est emporté contre la femme de son frère, l’accusant d’avoir assassiné son fils. Un des domestiques a prétendu quant à lui avoir aperçu la baronne dans la cuisine, la veille, tard dans la nuit. Son témoignage lui a valu de recevoir cinq coups de fouet et d’être remercié aussi sec. Un des amis de la famille a évoqué des bruits de pas légers en pleine nuit sur le tapis du couloir principal du premier étage, celui qui dessert les différentes chambres. Un autre a prétendu avoir entendu comme une sorte de petit gloussement bizarre.

Ce climat de suspicion s’est prolongé plusieurs jours. Le baron avait interdit à quiconque de quitter les lieux tant que la lumière n’aurait pas été faite sur ce qu’il était maintenant convenu d’appeler le meurtre de son fils. La petite Edra, la sœur d’Yraël, qui n’avait que cinq ans, s’est montrée prévenante avec toutes les personnes présentes, tentant de préserver un calme relatif. Mais la mort du médecin, trois jours seulement après l’assassinat d’Yraël, a immédiatement ravivé les tensions.

Il gisait de tout son long dans sa chambre, dont la porte était close. Il ne portait aucune marque de blessure apparente, et la cause de sa mort était difficile à identifier. Dans l’intervalle, le baron avait fait appel au demorthèn local qui avait procédé à l’inhumation de son fils dans le caveau familial, selon les rites en vigueur. Le demorthèn, versé dans la science des plantes, avait examiné le corps du médecin et exprimé la possibilité qu’il ait pu être empoisonné. Mais il n’en était pas certain. Le décès aurait pu également résulter d’ une subite faiblesse du cœur.

Les invités du baron avaient grande hâte de quitter les lieux, mais Elior avait fait garder et barricader toutes les issues, de sorte que personne ne pouvait se soustraire à l’hospitalité forcée qui lui était prodiguée. Des heurts violents se produisirent et chacun se mit à accuser l’autre.

Les choses ne s’arrangèrent pas au fil des jours et il se trouva que la belle-sœur du baron fut victime d’une tentative d’empoisonnement qui la laissa plusieurs jours dans l’inconscience. Le baron et son frère en vinrent aux mains et il fallut l’intervention de la petite Edra pour que le conflit s’achève. Néanmoins, quelques jours après, ce fut au tour de la femme d’Elior d’être empoisonnée et de mourir dans d’atroces souffrances.

C’en était trop pour Elior qui, invoquant une ancienne loi d’ordalie, défia son frère et le tua lors d’un duel à la hache. Cela parut calmer un temps le baron. Mais pas assez pour que le demorthèn obtint qu’il laissât partir ses hôtes.

Il se passa une dizaine de jours sans qu’aucun nouvel empoisonnement ne survienne, ce qui acheva de convaincre Elior que le meurtrier était bien son frère. Il indiqua à ses invités qu’il n’y avait plus lieu de les garder captifs, et tous s’empressèrent de partir. On aurait pu penser que tout était bel et bien fini si le rédacteur même des chroniques, le barde Aedan Duscàn, n’avait commencé à se sentir mal peu après. Il relate une période pénible, pendant laquelle il a l’impression d’entendre des bruits de pas et des gloussements pendant la nuit, se sent épié et menacé. Bientôt, il se sent fiévreux, fait des cauchemars horribles dans lequel il entend la défunte baronne l’appeler à l’aide. Cette partie des chroniques s’achève ainsi et je crains qu’Aedan ne soit décédé peu après avoir écrit ces dernières pages… »

Je regardais fixement les poutres du plafond, muet comme une tombe.




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Bon voyage...

Publication : Occultisme

Occultisme est le troisième volet du triptyque consacré à l'étrange et au surnaturel. Il vient compléter le Manuel de Lune noire et le recueil de nouvelles Hantises. Occultisme a la particularité d'être accompagné de notre troisième album RISE. Cet article détaille le contenu de ce nouveau supplément. C'est parti !


Occultisme vient d'arriver dans toutes les bonnes boutiques spécialisées. Vous pouvez le commander en ligne ici. Vous pouvez également réserver un exemplaire de l'édition limitée. Voici sa fiche technique complète :

·    Type : Supplément de 140 pages + pochette aide de jeu + album CD RISE
·    Date de sortie : octobre 2016
·    ISBN : 978-2-919256-19-8
·    Prix : 34,90 € TTC

Destiné aux meneurs de jeu, ce nouveau supplément pour les Ombres d’Esteren explore l’occultisme. Qui sont les tenants de cette science étrange ? Comment les occultistes sont-ils organisés ? Que recherchent-ils ? Au-delà des pouvoirs mystiques des demorthèn et des Élus du Temple, existe-t-il une autre source de puissance surnaturelle ? En explorant ces questions, les Personnages vont être confrontés à des mystères qui pourraient remettre en cause leurs convictions !

Contenu du livre :

- Occultisme en Tri-Kazel. Ce premier chapitre offre un panorama complet sur l’occultisme en Tri-Kazel. Les meneurs y trouveront de nombreux détails sur les compétences des occultistes, les arts interdits des sorciers ou encore les pouvoirs mystérieux des médiums. De nouvelles Disciplines sont proposées ainsi que des règles additionnelles concernant la santé mentale.

- Le Cercle de l'émergence. Ce second chapitre présente une organisation occulte typique : ses modes opératoires, ses objectifs et ses figures clés. Que le Cercle de l’émergence devienne le prochain employeur des Personnages ou leur ennemi mortel, cette organisation constitue une aide de jeu précieuse pour tous les meneurs désirant que l’occultisme tienne une place de choix dans leur campagne.

- Une chambre bien rangée. Quand une jeune fille d’un quartier populaire, ravissante et aimée de tous, disparaît, les habitants sont en émoi. Des recherches ont lieu, on ratisse les terrains vagues, les ruelles et dépotoirs, on explore les égouts comme les canaux pendant plusieurs jours, en vain… « Une chambre bien rangée » est un grand scénario, écrit par Iris, qui va confronter les Personnages à l’occulte et au surnaturel. Il contient également de nombreuses aides de jeu, dont la description complète du quartier des Tisserands, un cadre de jeu idéal pour des scénarios dans un environnement urbain. Enfin, deux nouvelles créatures viennent clore l’ouvrage : le Croquemitaine et le diwelank.




Occultisme inclut également une pochette d’aides de jeu (cartes indices, portraits de PNJ, plans) et le troisième album de notre collectif Esteren : RISE. . Voici plusieurs extraits :



La maison hantée - nouvelle (2/15)

Pour fêter la saison sombre, chaque semaine, nous vous proposons un nouvel épisode de la nouvelle "La maison hantée" par Nico du dème de Naxos.

Si vous êtes friand d'histoires horrifiques, vous pouvez également lire sur ce blog la nouvelle d'Iris "Une raison d'agir", parue dans le recueil Hantises ou découvrir les suppléments des Ombres d'Esteren explorant les thèmes du fantastique, dans fantômes et des phénomènes étranges : le Manuel de la Lune noire et Occultisme.

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Partie 2


Je passai ma nuit à l’auberge, me levai tôt après une bonne nuit de repos et pris une rapide mais solide collation avant d’enfourcher mon caernide pour aller voir la sorcière.

Mon assistante, une jeune femme pleine de ressources, viendrait me rejoindre demain en fin d’après-midi. Je disposais donc de tout le temps nécessaire pour aller interroger l’une des deux seules personnes à avoir quitté Kaer Skarden en vie. Était-elle vraiment folle ? Qu’avait-elle à me raconter qui puisse m’aider à triompher de la terrible adversité que représentait ce manoir hanté de sinistre réputation ?

Loin des peurs glaciales convoquées par les propos du dernier descendant des Mac Grym, le temps était magnifique. Nous étions au tout début de l’automne et l’air demeurait doux. Les frondaisons des feuillus avaient roussi sous le soleil d’été même si, par endroits, elles parvenaient à garder encore un peu de leur vert printanier. Devant moi le sentier forestier traçait une belle ligne, quasiment droite, entre les troncs élancés. On sentait qu’il devait être régulièrement entretenu, car aucun obstacle n’entravait le passage : pas de branches tombées, de pierres, de ronciers aventureux ou de fougères envahissantes. La cognée des bûcherons avait créé une saignée sûre au milieu de la forêt.

Je progressais sans me hâter, le pas de mon caernide m’assurant un voyage sans cahots. Je croisais quelques charrettes tirées par des boernacs, un vendeur d’almanachs à qui je demandais des nouvelles de la région - des bandits avaient détroussé des voyageurs plus loin vers le nord-ouest, un incendie avait détruit plusieurs maisons dans un village des environs et on avait observé dans le ciel un vol massif de corvidés - ainsi qu’une patrouille d’hommes en armes qui m’interrogèrent brièvement sur la raison de ma présence ici. Mon accent reizhite provoqua quelques rires, mais les soldats, qui appartenaient au baron Mac Kendric, ne se montrèrent pas agressifs et me laissèrent poursuivre ma route tout en me mettant eux aussi en garde contre les brigands.

Moins d’une heure après mon départ de l’auberge, je parvins à une fourche. Je pris sur la gauche, en direction du sud-ouest et du lieu-dit Chelciorcal. Le « Cercle-brisé » avait autrefois constitué un puissant cercle de pierres dressées, mais gisait aujourd’hui en amas de roches réduites en fragments épars abandonnés aux douze points d’un cadran solaire imaginaire. Une certaine tristesse émanait des lieux ainsi qu’un autre sentiment plus diffus, que j’interprétais comme de la colère. Sur certaines des pierres, on pouvait encore apercevoir des écritures et des motifs sculptés, à moitié effacés par les intempéries et le passage du temps.

L’antique cercle demorthèn n’était cependant pas ce qui avait attiré la sorcière en ce lieu. L’arbre géant étendait ses frondaisons en un dôme roux et carmin, dont les extrémités murmuraient loin au-dessus des pierres brisées. Son tronc phénoménal, mangé de mousse, arborait des nœuds énormes qui paraissaient autant de faciès étranges, humains, animaux ou mélanges improbables des deux. De nombreux oiseaux pépiaient dans les branches immenses, qui se tordaient vers les limites de la clairière. Une cabane de planches clouées, qui paraissait minuscule à côté du colosse végétal, se blottissait contre son tronc.

Avant de pénétrer dans la clairière, j’attachai mon caernide au tronc d’un noisetier à l’aide du licol. J’avançai d’un pas tranquille jusqu’à la cabane. De nombreuses herbes, des simples sans doute, étaient suspendues à des crochets de bois de chaque côté de la porte. Je n’entendais aucun bruit en provenance de l’intérieur de la masure et décidai de m’avancer pour m’annoncer. Personne. Je poussai prudemment le battant, qui s’ouvrit sur une petite pièce encombrée d’une multitude d’ustensiles et de récipients. Des plantes poussaient à même la terre, dans les quelques endroits de la pièce qui n’avaient pas été recouverts par des tomettes triangulaires. Tout était d’une saleté repoussante et donnait l’impression d’un lieu quasiment laissé à l’abandon.

Une seconde porte, entrouverte, donnait sur une petite pièce où se trouvait allongé un vieux grabat poussiéreux. Contre la cloison opposée, un hexcelsis était accroché à un clou rouillé. Contrairement à tous les autres objets de la cabane, le symbole étincelait, aussi neuf qu’au jour de sa confection. J’approchai la main pour le toucher quand une voix désagréablement aigüe retentit derrière moi.

« Ne touchez pas à ma protection ! »

Je me retournai, le cœur battant un peu trop vite sous l’effet de la surprise. Devant moi, en contrejour, se dessinait une silhouette hirsute. La femme fatale dont m’avait parlé le dernier descendant des Mac Grym n’était plus aujourd’hui qu’un lointain souvenir.

« Que faites-vous chez moi ? ».

La voix de la femme était pleine d’agressivité contenue. Elle était moins aigüe que tout à l’heure - elle n’avait plus besoin de hausser la voix maintenant qu’elle se tenait à moins d’un mètre de moi - et paraissait étrangement jeune, comme celle d’une fillette du deuxième cercle d’âge.

« Je suis désolé d’être entré sans votre permission. Je me présente : je m’appelle Ysvan et je suis médium. Je viens de Farl.

- Médium ? La femme n’avait pas pu cacher son scepticisme devant ce terme.

- Oui, je perçois des choses…

- Je sais très bien ce qu’est un médium, me coupa-t-elle d’une voix tranchante. Son visage se transforma et je vis l’esquisse d’un sourire apparaître sur sa bouche maintenant que mes yeux s’étaient accoutumés à la luminosité. Le reste de son visage disparaissait sous la broussaille jaunâtre de ses cheveux. Vous venez pour la maison, je suppose ?

- Pas exactement, répondis-je. Je viens pour ma sœur.

- Votre sœur ? Comment s’appelle-t-elle ?

- Sorcha ».

La femme redressa la tête de manière soudaine et je vis pour la première fois l’intense lumière de ses yeux. Je fus comme subjugué et je compris instantanément combien cette femme était encore belle sous son apparence négligée.

« Sorcha est votre sœur ?

- Oui, c’est ce que je viens de vous dire.

- Ma Sorcha est votre sœur ?

- Votre Sorcha ?

- Cela fait plusieurs années que je lui tiens compagnie.

- Je ne comprends pas ? Ma sœur est morte et…

- Vous voulez dire que son corps physique a disparu. Mais elle est encore avec nous, dans ce monde. C’est une petite fille effrayée et je la rassure comme je peux. Je passe plusieurs heures par jour à lui parler pour l’empêcher de sombrer dans la folie. Ils la harcèlent quotidiennement et j’essaye de les repousser, mais ils sont trop forts pour moi.

- Qui la harcèle ?

- Mais les esprits maudits qui hantent Kaer Skarden bien sûr ! Je suis certaine que Nolan Mac Grym vous en a parlé. Il les appelle les voix, car il n’ose pas les nommer pour ce qu’elles sont, des esprits déments qui ne désirent qu’une chose : faire autant de mal qu’ils le peuvent à tous ceux assez fous pour pénétrer chez eux. Ou devrais-je dire, en eux.

- Vous voulez dire qu’ils ne forment qu’un avec la maison ?

- Quelque chose comme ça, oui.

- Savez-vous qui ils sont ?

- Oui et non. Je suis certaine qu’il s’agit de membres de la famille Mac Grym, mais j’ignore leurs noms et je ne sais pas pourquoi ils se montrent aussi cruels. Je sais aussi qu’ils ont tué, souvent, de leur vivant. Ce sont des meurtriers déments que nul châtiment n’effraie. Lorsque j’y suis allée, il y a quelques années, je pensais avoir la force mentale pour les affronter. Mais je me trompais. Ils se sont joués de moi, ils m’ont humiliée, ont joué avec chacune de mes faiblesses comme des chiens rongeant autant d’os savoureux. Ils se sont délectés de ma souffrance. J’ai quitté Kar Skarden, réduite à l’état de loque tremblante, à moitié folle. Et j’aurais sombré complètement dans la folie si votre sœur ne m’avait pas aidé. J’étais entrée en contact avec elle lors de mon exploration du manoir, et nous avions beaucoup parlé. J’étais traumatisée par le sort de cette petite fille assujettie aux esprits déments de ses tortionnaires et j’avais essayé de comprendre comment faire cesser son calvaire. Et c’est grâce à elle que j’ai encore mes esprits aujourd’hui, à elle et à l’Unique ».

Elle s’avança et me bouscula légèrement pour décrocher l’hexcelsis. Elle caressa le symbole religieux comme s’il s’agissait d’un bébé et me regarda droit dans les yeux.

« Ysvan, je vais vous donner un bon conseil : retournez chez vous, à Farl, tant que vous le pouvez. Laissez-moi veiller sur votre sœur et ne risquez pas vous aussi votre âme dans cette maison de damnés ! »

Je ne voyais plus que ses yeux et sa bouche et je déglutis bruyamment, soudain sous le joug d’une attirance puissante et irraisonnée pour la femme qui me frôlait. Je ne parvins pas à trouver mes mots tellement j’étais troublé par sa présence et par ses paroles.

« Je vous en conjure ! Ne commettez pas la même folie que moi. J’ai pensé que je vaincrai les spectres de Kaer Skarden et ils ont failli réduire mon esprit à néant.

- Je… je ne peux pas… l’abandonner. Je ne peux pas… Je balbutiai ces mots tremblants, privé de toute force.

- Mais vous ne l’abandonnez pas. Vous vous contentez de la confier à mes soins. Je la protège à distance, je les empêche de continuer à la torturer. Et là où je suis, ils ne peuvent rien contre moi, juste me donner quelques vilains cauchemars. Nolan est trop attaché au manoir pour réussir à s’en éloigner vraiment. Une partie de son esprit est prisonnière de Kaer Skarden mais il refuse de s’en rendre compte. Il a préféré se convaincre que j’étais folle. Je suis très pessimiste quant à sa capacité de résister encore longtemps aux charmes vénéneux de ses voix ».

J’opinai de la tête, toujours incapable de parler.

« Ysvan, par amour pour votre sœur, contentez-vous de lui parler depuis l’endroit où nous nous trouvons et repartez. Je vais vous aider à la contacter. Si vous êtes vraiment médium, cela ne sera pas difficile.

- Vous êtes vraiment une sorcière ? ». Les mots s’étaient extraient tout seuls d’entre mes lèvres serrées.

La femme me regarda en souriant tristement et mon attirance pour elle devint encore plus forte.

« Ca dépend de ce que vous entendez par ce terme ?

- Vous êtes entrée en contact avec une entité qui n’appartient pas à notre monde et celle-ci vous a octroyé des pouvoirs… en échange de… quelque chose ?

- C’est un peu simple comme définition. Disons qu’un certain évènement a aiguisé mes perceptions et que depuis ce jour je sens certaines choses qui sont normalement intimes et que j’en pressens d’autres. Cela a changé ma façon de percevoir le monde dans lequel je vivais et, depuis, je ne suis plus la même. Ce qui s’est passé à Kaer Skarden n’a fait que renforcer ma conviction que Tri-Kazel est une terre dont nous ne savons en définitive pas grand-chose.

- Je ne comprends pas pourquoi Nolan Mac Grym prétend que vous êtes folle. Désolé, je change de sujet, mais depuis que je vous parle, je vous trouve parfaitement saine d’esprit.

- Nolan ne conçoit pas que quelqu’un puisse avoir pénétré dans la propriété de ces ancêtres et en soit ressorti indemne. J’ai encore quelques séquelles, mais j’ai heureusement conservé ma lucidité. En revanche, les occultistes qui sont entrés avec moi ont succombé aux maléfices de la vieille demeure. C’est un lieu extrêmement dangereux.

- Je comprends ce que vous me dites. Et je vous remercie de veiller sur ma sœur. Mais je ne peux pas me contenter du réconfort que vous lui prodiguez. Je dois aller la délivrer, quitte à y laisser ma vie. Je n’ai pas d’autre choix. Ce serait impensable de la laisser au pouvoir des esprits pervers qui s’amusent à la faire souffrir. C’est ma petite sœur et c’est mon devoir de mettre un terme aux jeux sadiques des esprits de Kaer Skarden.

- Alors rien ne pourra vous faire changer d’avis, n’est-ce pas ? « La voix de mon interlocutrice était chargée d’une profonde tristesse. « Bien. Mais, avant de partir, ne souhaitez-vous pas lui parler ?

- Je, je ne veux pas lui parler maintenant. Je ne sais pas, j’ai peur… »

Je ne finis pas ma phrase. J’étais terrifié à l’idée que ma sœur m’implore de ne pas venir par crainte du sort funeste qui risquait de m’attendre entre les murs du manoir des Mac Grym. Je ne voulais surtout pas l’entendre, car je savais que je n’aurais plus ensuite la force d’aller à l’encontre de sa volonté.

Perdu dans mes pensées, j’avais baissé la tête. Lorsque je la redressai, je vis le vert irréel des yeux de la femme braqué sur moi. Je plongeai dans les profondeurs de leur surface encore plus lumineuse qu’un péridot et oubliais tout pendant un instant. Puis, d’un geste vif, j’écartai la femme pour sortir de la cabane. Tandis que je m’en éloignai d’un pas vif pour retrouver mon caernide, je sentis son regard sur moi. Je réfrénai un cri au moment où je sentis une vive brûlure entre mes omoplates. Je ne me retournai pas, détachai mon caernide, grimpai lentement sur la selle et enfilai le sentier au pas.


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Bon voyage...


Aide de jeu : Concevoir un focus sur l'arc narratif de la vengeance pour Dearg

Cet article propose des pistes pour créer un focus autour de l'arc narratif de la Vengeance. Il s'adresse aux meneurs. Si vous êtes un joueur, passez votre chemin car cela pourrait gâcher votre plaisir ! Pour en savoir plus sur le système des arcs narratifs et les focus, vous pouvez consulter cet article.

La campagne de Dearg propose quatre arcs narratifs majeurs et quatre arcs narratifs mineurs. Les quatre premiers bénéficient chacun d'un focus détaillé et un meneur pourra souhaiter en créer un nouveau, notamment s'il a 5 ou 6 joueurs à sa table.

Le meneur pourra s'appuyer sur l'un des quatre arcs mineurs : l'Ambition (en lien avec les Hilderins), le Regret (en lien avec les thématiques du Livre 0, prologue de la campagne), les Origines (en lien avec la culture Tarish) et la Vengeance. Dans cet article, je vous propose un développement autour de l'arc narratif de la Vengeance : c'est une motivation classique en jeu de rôle et la trame impliquée est relativement claire.

Les ingrédients existants

L'arc de la Vengeance est associé par défaut au prétiré Sìd le varigal. Son épouse a été assassinée et, sur les lieux du crime, un objet a été retrouvé et lui sert d'indice, apparemment un objet personnel de l'un des assassins. Au cours de sa traque, Sid est arrivé très mal en point aux abords de Dearg et a été sauvé par les PJ originaires du lieu.

S'inspirer du contexte de Dearg

L'épisode 1 de la campagne décrit les figures-clefs du val de Dearg, en particulier deux antagonistes charismatiques : le chevalier hilderin Argan et Rajen, le chef de la bande de brigand des Plumes noires. Les événements dramatiques de la campagne (épisodes 4, 5 et 6 essentiellement) vont impliquer ces protagonistes : le final de l'arc de la Vengeance aura donc lieu à ce moment et implique pour le meneur d'ajouter quelques rencontres et confrontations spécifiques.

Concevoir une histoire de vengeance

Pour une histoire de vengeance il faut :

1 - une relation intense avec un être cher
2 - une perte violente, brutale et injuste qu'il a été impossible d'empêcher
3 - un sentiment de priorité absolue et d'urgence
4 - un mystère quant à l'identité du ou des coupables
5 - la révélation d'un secret choquant supplémentaire (le "non seulement... mais...")
6 - un choix (tuer, épargner)
7 - une transformation (apaisement ou cynisme incapable de se libérer des morts)

Le focus permet de mettre en scène les étapes 1 à 4. Les 5 à 7 seront joués durant le final de la campagne.

Entremêler

Si on prend les composantes du cadre du val de Dearg, de l'historique par défaut de Sid et de la trame d'une histoire de vengeance, les scènes du focus deviennent assez simples à déterminer :

0. Qui est "Sid" ? 

Puisque SÌd est par défaut un varigal, son début de formation et l'identité de son mentor peuvent être intéressantes à préciser. Cette phase pourrait faire un lien avec une option de l'étape 2. Pour le détail des aventures d'un varigal, le meneur peut s'appuyer sur le Livre 2 - Voyages et créer quelques péripéties voire rencontres de figures de Tri-Kazel.

1. L'histoire d'affection profonde de Sìd avec son être cher

Quelques modalités, péripéties, détails, pour donner corps à la victime. Qui est-elle ? A bien noter qu'un arc de la Vengeance peut avoir lieu pour punir toutes sortes de meurtre : il n'est pas nécessaire que Sìd soit un homme, ni que la victime soit son épouse. Il pourrait s'agir d'un frère / sœur, ami(e) d'enfance, de son père / sa mère, de son enfant...

Option modulaire surnaturelle : Sìd pourrait être hanté par le souvenir de la victime

- sur une modalité proche de celle d'Adeliane ; arc narratif de la Culpabilité (cf. Dearg Épisode 3)
- ou bien, comme dans le cas d'une hantise, auquel cas on a un lien possible avec l'arc narratif de l'Occulte, et le meneur pourrait mettre à profit le Manuel de la Lune noire autant que le supplément Occultisme.

2. La tragédie

Les modalités du crime sont à l'appréciation du meneur et dépendent du meurtrier choisi. La technique la plus simple est celle de l'indice menant vers l'un des criminels présents, qui peut n'être qu'un exécutant. Dans ce cas, le meneur a la possibilité d'aménager le mobile en cours de campagne :

- la victime n'était pas qui elle paraissait, elle avait de sombres secrets et agissait auprès d'un groupe criminel qui estimait qu'elle avait trahi ; un peu le modèle du film Kill Bill sauf que cette fois, le survivant serait le marié et non l'ancien assassin. La victime, si c'est une femme au passé mystérieux, être une "ex" du chef de la bande des Plumes noires par exemple. Avantage : plus de mystère et de révélations par la suite.

- la victime était au mauvais endroit au mauvais moment : témoin d'une transaction, d'un crime, poursuivie puis éliminée pour ne pas pouvoir dire la vérité. Avantage : facile à mettre en place à l'arrache

- la victime a été éliminée par accident à la place du PJ : dans ce cas en étape 1 du focus, le tenant de l'arc narratif de la Vengeance aura une enfance un peu aventureuse voire douteuse. L'un des membres importants de la bande des plumes noires est un varigal qui a mal tourné. Et si ce personnage avait été le mentor de Sìd ? ... Et si Sìd avait commencé à aider des criminels, par exemple les Roseaux de fer (cf. focus Gaol, Dearg Épisode 1)? Dans ce cas, en jouant le focus "arc de l'Amour" et "arc de la Vengeance" on aurait deux regards sur un même événements : hors de la bande et dans la bande. Avantage : mise en abîme, surprise à table en jouant le focus, complexification de la psychologie des "méchants".

3+4. La traque

Sìd arrive trop tard, ou bien survit de justesse à ses blessures s'il était présent. Dans tous les cas, il survit au meurtre de l'être cher et récupère un indice (la nature peut être choisie par le meneur). A peine remis, Sìd se met en quête des meurtriers. Manque de chance, quelque chose tourne mal. La nature de cet incident est au choix :

- Accident : mal remis, Sìd a pris des risques inconsidérés et a été sauvé non loin de l'endroit où il a perdu la piste. Avantage : relativement neutre sur l'économie de l'histoire, permet de mettre en scène les périls de la nature que même un varigal ne peut sous-estimer.

- Confirmation : nouveau combat contre ses ennemis qui croient cette fois le tuer pour de bon. Avantage : facile à mettre en scène. Inconvénient : risque de comique de répétition

- Coup de théâtre : un individu à ce moment inconnu de "Sid" intervient et le blesse sérieusement. Ce mystérieux ennemi qui a des vues sur Dearg sera l'un des intervenants des derniers épisodes de la campagne, qu'il soit malveillant ou simplement ambivalent (il y a le choix !).

Et à présent ?

La suite et l'issue dépendent des choix du meneur qui aura ainsi intégré un arc narratif "majeur" de plus dans sa trame !


Arc narratif de la Vengeance - Gawain